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Le palais des glaces de Rover . Le Monde.fr
Musique : le palais des glaces de Rover
Le chanteur et multi-instrumentiste offre avec « Eiskeller » un splendide troisième album, conçu dans d’anciennes glacières bruxelloises.
Par Bruno Lesprit
Rover à Bruxelles en 2021. CLAUDE GASSIAN
Où il y a de la gêne, il y aurait du plaisir. C’est avec en tête cette inversion de proverbe que Timothée Régnier, chanteur et multi-instrumentiste mieux connu sous l’alias de Rover, a choisi de se cloîtrer dans un lieu froid et guère hospitalier pour confectionner son troisième album, Eiskeller – soit « cave à glace » en allemand. Ce mot, inscrit sur les clés de l’atelier qu’il a occupé dans les anciennes glacières de la commune bruxelloise de Saint-Gilles, a fini par agir comme un « mantra rassurant ». On lui avait parlé de la possibilité de louer un espace dans ce site industriel reconverti en locaux culturels (ateliers, locaux de répétition), qui fournissait jadis les brasseries : « Il n’en restait qu’un : le plus grand, le plus austère, le plus froid – 8 °C à l’année –, au sous-sol. »
Le musicien se demande encore pourquoi il s’est « infligé une expérience comme celle-là », une quarantaine pour son entrée dans le même âge : s’enfermer et s’isoler pendant quinze mois, les quatre premiers à se convaincre que cette contrainte était une bonne idée et qu’il fallait persévérer. Par refus du confort et du conformisme du studio, avec son ingénieur du son et ses horaires fixes ? Pour introduire une rupture climatique avec deux premiers albums (un sans titre en 2012 puis Let It Glow en 2015), salués comme des réussites de pop made in France – ils sont chantés exclusivement en anglais, langue qu’il a choisie comme on le ferait pour un « un instrument de musique » ? Rover voit pourtant cet ensemble comme « une fratrie, un triptyque : les ingrédients et les outils sont les mêmes, et je ne m’en lasse pas ; le fil rouge est de parler de soi, du rapport au temps, à l’amour, à l’amitié, les actes manqués… et il y a toujours ma tronche sur les pochettes, je ne sais pas si c’est par ego ou par cohérence ». Sur celle d’Eiskeller, son profil col relevé évoque le Bowie-Nosferatu de Low – membre, avec les Beatles et les Beach Boys, de sa Sainte Trinité en B.
Refuge souterrain
« Tout est affaire de décor », rimait Aragon. Celui de Rover pour Eiskeller était fait de murs épais, tuyaux de réfrigération, miroirs et sacs de boxe – un club avait récemment élu domicile dans la glacière. Ni internet, ni téléphone, ni même eau courante. « On est coupé de la lumière du jour, raconte-t-il. Quand j’éteignais, j’avais presque le silence absolu de la grotte de Lascaux, un noir qui frôle l’angoisse. Ça m’a plu. C’était intimidant et dur de crâner là-dedans. De toute façon, personne n’écoutait ce que je faisais. » Ce refuge souterrain, il a fallu l’apprivoiser et l’aménager, avec des couvertures aux murs ou en plaçant les micros après essais, prise de notes et marques au sol avec du scotch.
Lire la critique (en 2016) : Rover, l’œil dans le rétro, le cœur à l’aventure
La difficulté principale (résonance) était d’enregistrer la batterie Ludwig, marque d’élection de Ringo Starr, modèle patent et assumé du touche-à-tout qu’est Rover pour cette « patte lourde et élastique comme un phrasé de basse », dont les roulements ne ponctuent pas les phrases mais s’immiscent en elles. Le reclus a interprété « comme un encouragement » la découverte dans la benne à ordures de « deux panneaux acoustiques de deux mètres de large des années 1970 : de la toile de jute qui puait la clope, mais ça coûte une fortune ! J’ai nettoyé, aspiré, et je les ai placés devant la batterie pour créer une bulle. Je les ai gardés comme des reliques car ils m’ont fait reprendre confiance dans le disque ».
Ces treize titres côtoient le sublime des productions feutrées et calfeutrées
de l’aube des années 1970
Et quel disque, mes aïeux ! Autour de ses fétiches, Rover a transformé son entrepôt en palais des glaces, où il a pu contempler ses états d’âme. En disciple du Lennon post-Beatles, il ne parle jamais que de lui – « Ça me permet de me comprendre, ce qui est la meilleure manière de comprendre les autres », reconnaît-il. De l’éther délicat de To This Tree, « une lettre ouverte à la génération d’après », au folk rock de Woys, les treize titres d’Eiskeller côtoient le sublime des productions feutrées et calfeutrées de l’aube des années 1970, avec pianos réverbérés, basses rondouillettes et mélodies crève-cœur. Des ballades en mid-tempo alangui, jusqu’à l’ambient avec Cold and Tired et son effet vocoder à l’agonie, dans un usage proche de celui qu’en fait Bon Iver : « Tout est en suspens comme l’eau quand elle se met à geler. »
Il faudrait toutes les citer, la déambulation métronomique de Venise Hat, For Ages, vulnérable comme un Lennon congédié par Yoko Ono, Roger Moore, beau comme du Harry Nilsson au sommet de son spleen, le solo déglingué de Wasted Love avec sa guitare de supermarché sortie de la réserve de jouets de Pascal Comelade, la complainte hululante de From the Start… Chantés d’une voix androgyne et mutante, qui va de l’ange à la bête blessée. Comme les baroqueux, Rover joue sur instruments anciens. Eiskeller offre une place de choix aux claviers, avec en majesté le Mellotron, cet ancêtre du synthétiseur usité par les Beatles, les Moody Blues ou King Crimson : « J’ai voulu confronter le froid de la glacière à la chaleur de l’analogique. »
« Mini-bibliothèque humble »
Evidemment, cette mélancolie de ce qu’on n’a pas connu s’inscrirait davantage dans le postmodernisme que dans l’avant-garde. « Je n’ai pas de complexe à m’inspirer de ce qui m’a donné envie de faire de la musique, répond Rover, car ça m’a sauvé la vie d’écouter des disques au casque au Virgin de Rennes quand j’avais 18 ans. Et je n’ai pas la prétention de révolutionner les choses. Plus ça va, plus c’est l’artisanat qui m’intéresse. Un artiste se pose la question de ce qui sera écouté dans six mois. Moi, non. »
Ce compagnon du devoir ajoute : « J’adore mes disques, alors qu’il y en a qui ne s’écoutent plus. On est dans une mini-bibliothèque humble de soi-même. » Avec pour seul dessein de « refléter qui on est et ce qu’on aime », Rover a offert une illusion vertigineuse : l’auditeur croit découvrir dans Eiskeller un trésor perdu des dives seventies alors qu’il a été assemblé par un garçon né à la mort du punk.
Eiskeller, Cinq7/Wagram. Tournée : le 5 juin à l’Espace culturel François-Mitterrand de Canteleu (Seine-Maritime), le 10 à La Cigale (complet), Paris, le 14 juillet aux Francofolies de La Rochelle… rover-music.com
Rover dans la glace
Rover dans la glace
Depuis ses débuts d’artiste solo et du « projet Rover », Timothée Régnier a posé sa -grande- patte sur une musique qui vient de loin et s’ancre aux multiples sonorités qu’il a biberonnées dans une famille globe-trotteuse et mélomane. Cadet d’une fratrie de trois garçons, en raison du nomadisme professionnel d’un paternel travaillant chez Air France, la musique pour Timothée fut d’abord une affaire de famille chez les Régnier expatriés. On y écoutait beaucoup la musique anglo-saxonne des sixties et des seventies, décennies que Tim n’a pas connues (il est né en 1979), mais aussi Gainsbourg ou Bach. D’une adolescence new-yorkaise, Timothée a ramené la maîtrise de l’anglais et un bain des musiques variées fleurissant à l’époque dans la mégapole où tout bouge. L’étape du groupe de rock sera naturellement la suivante, à l’instar des Strokes, dont deux membres furent élèves du même lycée.
Tout cela est désormais de notoriété publique, les interviews, la promo et les échanges avec les spectateurs se chargeant de dévoiler un peu de ce parcours, de ce qui a nourri et permis la naissance de Rover. Tout du moins de ce qu’il ne cache pas par pudeur et légitime envie de préserver sa vie privée…
On connaît aussi la carrière avortée de rugbyman, avec une blessure plus grave que les autres, l’épisode libanais avec le groupe punk « The New Government » où il fait ses premières armes scéniques auprès de son frère Jérémie. Une expulsion et un gros chagrin plus tard, Timothée va remonter à la surface pour faire éclore ce Rover dont la gestation se fera entre Berlin et le Trégor.
Deux albums suivront : « Rover » et « Let it glow » suivis aujourd’hui par « Eiskeller », son troisième album, au coeur glaçant d’une pandémie qui fige le monde, mais aussi au sein (de glace) de l’immense ancienne glacière bruxelloise St Gilles. Un lieu un peu l’équivalent de ce que furent « Les Frigos » parisiens, désaffectés mais ayant accueilli nombre d’éphémères structures et performances musicales avant d’être détruits.
Un vaste espace souterrain frigorifique, aussi improbable qu’inconfortable et apparemment impropre à la création musicale, un désespoir d’ingénieur du son ! Mais Rover aime les défis, les lieux qui ont une histoire et une âme, comme en sont dotés les instruments proches de la voix (les cordes à corps creux notamment), voix qu'il double "à la Lennon". Apprivoiser le lieu ne fut, révèle-t-il, pas une mince affaire, mais l’homme aime à se mesurer à ce qui est rude, qu’il s’agisse de froid, de solitude, d’environnement hostile, de projet un peu givré. Pour se prouver qu’il en est capable bien sûr, mais aussi pour se mettre totalement face à lui-même, littéralement pour « se regarder dans la glace »…
Iceberg
Son premier album avait bénéficié d’un excellent producteur (Samy Osta) et le deuxième des compétences et de la structure d’un studio analogique tenu par des passionnés (Kerwax, à Loguivy-Plougras, toujours en Trégor) et dans les deux cas de gangs de musiciens chevronnés qui l’accompagnèrent en studio et pour de longues et belles tournées -que de concerts mémorables- en groupe, en duo, parfois en solo.
Il fallait donc que Timothée se lance un nouveau pari : un album entièrement cousu de ses mains dont, excepté le mixage, il assume tous les aspects, de la composition et l’écriture aux instruments (et machines) à la production. Et aussi les erreurs, les fantômes -ne parle-t-on pas du spectre musical- , les imperfections qui sont la preuve qu’il y a là de l’humain : « No machine, I’m no machine ».
Le pari est tenu et les treize titres de « Eiskeller » possèdent une certaine similarité de son qui, à la première écoute paraît uniforme. Rover n’a pas joué le facile ou l’évident, dans son souterrain transi. Mais au fur et à mesure émergent des titres plus mélodiques, d’autres plus expérimentaux, des coins de banquise et des espaces brûlants. Eiskeller est un peu un iceberg. Ce qui est sous la surface, sous l’apparence, est plus grand et plus surprenant que ce qui apparaît au jour, mais il faut plonger pour le sonder.
Peut-être parce que, par rapport à ses deux albums précédents, « Eiskeller » se rapproche plus de ce qu’il est convenu d’appeler un « concept album » ?
Lors de la tournée « Out of the blue », en duo avec Sébastien Collinet -musicien aux multiples talents-Rover dépeçait ses chansons pour en mettre au jour l’esquisse, l’épure, se libérant ainsi d’arrangements familiers.
Il fit de même en réinterprétant en solo le « Revolver » des Beatles à la Cité de la musique à Paris lors d’une brève éclaircie dans la crise sanitaire. Débarrassés de leurs ornements, les morceaux lui permettaient alors d’improviser sur leur trame devenue visible, comme si l’on séparait les pistes d’un enregistrement pour n’en garder que » la substantifique moëlle ».
Ce processus trouve donc ici un nouveau développement, surtout dans les morceaux les plus « bidouillés » où il déforme -c’est presque dommage- sa voix généreuse et naturelle. On sent un énorme travail pour arriver à ce que des « outils » (instruments ou machines) produisent des sons proches de l’instrument primal qu’est la voix. Avec toutefois un petit regret (nobody’s perfect) pour le jeu de batterie sur certains titres
Comme la descente dans les profondeurs de la grotte-glacier, un peu dangereuse, inhospitalière, « Eiskeller » quitte la surface et ne se laisse pas aussi aisément apprivoiser que ses prédécesseurs. C’est un album qui met au défi de le suivre jusque-là, de faire l’effort de dépasser l’apparent, le superficiel, le glaçage (sans jeu de mot) du gâteau.
« Eiskeller » est un album risqué, qui se mérite et fait écho à l’ère glaciaire mondiale de mois de pandémie. En filigrane l’évidence d’un nécessaire changement de direction, d’un besoin d’abandonner la surface pour aller dans la profondeur des choses, de ne pas adhérer sans réfléchir. De ne pas aimer sans comprendre.
© Dee Brooks
8.5.2021
Photo Claude Gassian
